La vertu de l’exemple
Sur un texte d’Alain
« L’homme réel, écrit Alain au chapitre IV du livre deuxième de ses Éléments de philosophie, est né d’une femme ; vérité simple, mais de grande conséquence, et qui n’est jamais assez attentivement considérée. » (p. 111 et suivantes en Folio essais) Il joue avec les mots en mettant face à face dans la première partie de la phrase l’homme et la femme entendus comme l’humain et la mère et inscrit par la même occasion un décalage qui forme comme une fêlure dans l’universalité de la philosophie. La fêlure est la suivante : quand on parle de l’homme en philosophie, on tend à parler d’un Homme qui n’a rien de réel et qui ne partage avec ce dernier qu’une lointaine parenté, qu’un lointain air de famille. L’homme véritable, lui, est d’une part sexué (il est ou bien mâle, ou bien femelle) et d’autre part fils ou fille d’une femme, c’est-à-dire qu’il a une mère. La phrase est décisive pour ce qu’elle peut être contestée : on peut la juger réductrice, ne pas prendre en considération les nouveaux modèles familiaux, les redéfinitions des caractères biologiques, mais on ne le fera qu’à partir de ce qu’elle ouvre dans son jeu. Alain fait jouer la langue en la prenant à contre-pied. De l’homme dans la bouche du philosophe, on attend des sentences si générales qu’on se demande comment elles pourraient concerner un homme particulier. Ce qui compte le plus dans la phrase est l’écart qu’Alain ouvre quant à cette attente.
Ici, on sait que l’on entre dans le domaine de la description, qu’il ne sera pas question de quitter jamais l’observation la plus simple d’un des faits les plus connus. L’homme est né d’une femme, sorte de scandale pour la raison qui tente de se rattraper à ce qu’elle sait être universellement valable pour l’adapter à la différence sexuelle et à ce qu’elle induit de différence quant à la reproduction. Car, de cette naissance on peut dissiper nombre d’idées fausses que se fait l’esprit tout juste mûr sur son origine et sa destination ; dissiper bien des idées mystérieuses à scruter un instant, sans pudeur, cette sorte d’origine du monde. La vérité est simple, car elle se donne sans chichi, sans explication complémentaire, sans avoir à tortiller, mais de grande conséquence, dit Alain, car elle lui permet d’enclencher quelques paragraphes sur la nature et l’acquisition des idées.
Portons donc notre attention à cette vérité : « Tout homme fut enveloppé d’abord dans le tissu humain, et aussitôt après dans les bras humains ; il n’a point d’expérience qui précède cette expérience de l’humain ; tel est son premier monde, non pas monde de choses, mais monde humain, monde de signes, d’où sa frêle existence dépend. » Alain demande à son lecteur son attention, il faut alors l’exercer : l’enfant est d’abord dans les tissus, puis directement après dans les bras, il faut entendre ce qui se passe entre les tissus et les bras. À ce moment, l’enfant est parlé, il est attendu. Il est l’objet de questions, d’interrogations, de craintes aussi peut-être. La famille, les amis, et bientôt l’État seront informés. Tout porte à croire, aujourd’hui, que l’accouchement sera médicalisé et que l’enfant sera reçu entouré de machines et de la prévoyance des sage-femmes et de médecins. Aussitôt né, l’enfant intègre un monde humain qui n’est jamais celui d’un homme abstrait. Il rejoint le monde des hommes. Un monde informé par les hommes et qu’Alain qualifie de « monde de signes ».
En effet, l’enfant dépend de sa réception qui s’organise, se prévoie, et se dit de mille façons. La naissance est un moment crucial d’où il semble d’abord possible de dire tout et son contraire : on pourrait dire que l’enfant, compris dans le ventre de sa mère, reçoit d’abord quelque chose comme une sensation préalable à tout signe et qu’il souffre et pâtit avant de recevoir le moindre signe. Juste avant cet extrait, Alain entendait montrer que pas un homme ne va aux choses sans signe, et que « l’homme de la nature, qui va tout seul à la chose, et sans connaître aucun signe, sans en essayer aucun, est un être fantastique, qui n’est jamais né. »
Contre une approche commune qui voudrait que l’on aille aux choses avant d’aller aux signes, pour les préciser, en remontant en généralité, Alain cherche à montrer a fortiori, en commençant par la naissance, que pas un homme ne va aux choses sans signes : si même un enfant qui vient tout juste de naître ne va pas aux choses sans signe, alors, a fortiori aucun homme mûr n’est allé aux choses sans signes. Il lui faut donc tenter de montrer que l’enfant commence avec des signes, que l’on commence toujours avec des idées générales que l’on raffine ensuite pour tenter de saisir le particulier.
Or, on peut soulever une question, un doute. Qu’est-ce que connaître un signe sans l’avoir essayé ? Il le dit lui-même de son homme de la nature fantasque, ce qui importe est qu’il essaie les signes. Le savoir du signe n’est-il pas toujours accompagné d’un faire ? N’est-il pas toujours essentiellement un savoir-faire ? Alain continue donc : « Ne demandez donc point comment un homme forme ses premières idées. Il les reçoit avec les signes ; et le premier éveil de sa pensée est certainement, sans aucun doute, pour comprendre un signe. Quel est donc l’enfant à qui on n’a pas montré les choses, et d’abord les hommes ? Où est-il celui qui a appris seul la droite et la gauche, la semaine, les mois, l’année ? J’ai grand-pitié de ces philosophes qui vont cherchant comment la première idée du temps a pu se former par réflexion solitaire. Êtes-vous curieux de connaître les idées du premier homme, de l’homme qui n’est jamais né ? Le développement, à la bonne heure ; mais l’origine, non. » La naissance, à bien y regarder, dit Alain, est déjà une communauté, déjà un homme d’expérience et un homme jeune, la formation des idées ne se comprend qu’à partir de cette relation : il faudrait un homme qui ne soit pas né pour qu’il puisse avoir le monde neuf et ne pas se l’entendre dire avant d’y atteindre.
La naissance est donc capitale ; elle détermine l’ordre d’acquisition des idées et leur nature. Les premières idées sont reçues comme un signe, et tout l’effort de l’enfant est de parvenir au signe. Il est là, il lui faut le saisir et apprendre à le manier. L’expérience de la naissance introduit aussi, probablement par la même occasion, l’idée du temps par la simple constatation de la différence d’âge entre le parent et l’enfant : ce n’est pas ainsi qu’Alain conçoit la chose dans ces lignes, quand il demande où est-il celui qui a appris les concepts temporels seul, mais force est de constater qu’à déplier la naissance il est possible de montrer qu’ils s’y retrouvent aussi.
L’enfant est neuf dans les signes vieux qui ne sont rien pour lui pour autant qu’il n’en fait rien. Il apprend à parler en utilisant le langage et en trouvant validation dans les réactions de ses parents et des autres hommes. Le monde est découvert par l’intermédiaire de leurs signes, il n’est pas donné ; il ne part pas du sens des choses, mais de celui des hommes : « Sans aucun doute tout homme a connu des signes avant de connaître des choses. Disons même plus ; disons qu’il a usé des signes avant de les comprendre. L’enfant pleure et crie sans vouloir d’abord signifier ; mais il est compris aussitôt par sa mère. Et quand il dit maman, ce qui n’est que le premier bruit des lèvres, et le plus facile, il ne comprend ce qu’il dit que par les effets, c’est-à-dire par les actions et les signes que sa mère lui renvoie aussitôt. » La réaction joue une grande part dans l’apprentissage du langage qui apparaît ici comme une possession à être exercée au contact des autres hommes. Les signes d’abord reçus sont renvoyés et essayés. L’usage précède la compréhension qui n’est que la ratification d’un usage répété de façon correcte.
La compréhension du cri vient ainsi après le cri : le voilà qui pousse un cri, envoie ce qui est un signe à sa mère qui arrive et le console ou le nourrit ou le nettoie. Si bien que les signes dans lesquels il vit et baigne d’abord sont bien plutôt les réactions extérieures qu’une quelconque possession intérieure. La description du cri précise l’idée d’Alain et la réfute en partie : le monde de signes n’est pas de l’enfant, mais il est celui dans lequel il va progressivement s’inscrire en y prenant place.
Il continue : « ‘L’enfant, disait Aristote le Sagace, appelle d’abord tous les hommes papa.’ C’est en essayant les signes qu’il arrive aux idées ; et il est compris bien avant de comprendre ; c’est-à-dire qu’il parle avant de penser. » Et c’est surtout à dire que la pensée n’est qu’un terme. L’enfant ne pense pas avant de parler, son langage n’est pas la transcription d’une pensée et d’une ouverture préalable dans laquelle il pourrait se fondre. L’enfant utilise le mot papa jusqu’à ce que se reconnaisse le père. Il semble d’abord, s’amuse Aristote, que ce puisse être n’importe qui, puis la discrimination se met en place naturellement à la réaction des hommes qui prennent l’enfant dans leurs bras et le reconnaissent. Le signe a une fonction d’effet : le signe frappe l’autre qui le renvoie. L’apprentissage du langage se joint à un apprentissage de l’autre et de l’amitié.
L’apprentissage du langage est l’ouverture à une forme de vie partagée : « Quelle attention que celle de la mère qui essaie de comprendre son petit, et de faire qu’il comprenne, et qui ainsi en instruisant s’instruit ! En toute assemblée, même rapport ; toute pensée est donc entre plusieurs, et objet d’échange. Apprendre à penser, c’est donc apprendre à s’accorder ; apprendre à bien penser, c’est s’accorder avec les hommes les plus éminents, par les meilleurs signes. Vérifier les signes, sans aucun doute, voilà la part des choses. Mais connaître d’abord les signes en leur sens humain, voilà l’ordre. Leçons de choses, toujours prématurées ; leçons de signes, lire, écrire, réciter, bien plus urgentes. » Oui à tout, sauf à cette dernière phrase, qui introduit un glissement qui n’est pas appelé par ce qui précède. De la mère à la bonne compagnie, on comprend le raffinement. De la bonne compagnie aux livres, non. D’autant que les leçons de choses ne se font pas avec les choses, elles ne parlent pas, mais avec un homme qui introduit d’autres hommes à l’usage des choses. Les leçons de signes sont des régressions si elles se limitent à la rhétorique des livres. C’est d’autant plus surprenant, ce glissement, que rien ne l’appelle et que la description va contre. La description réfute la conclusion. L’explication la plus probable est que la description est trop audacieuse pour le penseur, qui se réfugie dans le livre. Toute la description conduit à se débarrasser des livres pour entendre la signification des signes dans la pratique et dans l’ouverture aux hommes. Ce qui lui permet d’aller dans cette direction, c’est la croyance en un réservoir de signes à l’état de mémoire dans l’enfance que la lecture seule pourrait raffiner ; oui d’une certaine façon, mais jamais en quittant le sol raboteux de l’usage ; c’est-à-dire, en fait, non, pas de réservoir de mots hors de la pratique, pas de disposition de la sorte. L’exemple le montre. C’est sa vertu.



« Cela fait deux siècles qu'à défaut de transmettre au plus grand nombre le secret, oublié ou trop bien gardé, de la « formation » qui fit la grandeur de la culture européenne, on se passe cette question de cerveau à cerveau à défaut de se le transmettre de main en main. »
Françoise Bonardel, Des héritiers sans passé, chapitre Retour à l'atelier, 2010.